Entrevue d’Infuse par le Souk@Sat

Pouvez-vous nous expliquer brièvement en quoi vous spécialisez-vous?
JA: Infuse c’est une ligne de foulards aux teintures végétales sur des matières naturelles comme le coton, le lin, la laine, la soie.  Les motifs sont réalisés par des shibori, des techniques anciennes japonaises qui permettent de créer des motifs par des pliages et des compressions. Ce procédé rend chaque foulard unique. Ce qui définit mes foulards, je dirais que c’est leur coté féminin, élégant, unique, très délicat, mais aussi écologique et vivant. La couleur est vivante puisqu’elle est issue des plantes.

D’où vient le nom de votre marque?
JA: Le nom Infuse est venu assez naturellement parce que, justement, mes tissus sont tous infusés de plantes et de couleurs. Je trouvais ça vraiment beau comme nom. Ça m’est venu vraiment tout seul.

Comment décrivez-vous l’esthétique et le style de vos designs?
JA: C’est difficile de mettre vraiment un mot sur mon style puisqu’il est tout le temps fluctuant, il évolue par rapport à toutes les techniques que j’utilise et à l’infinité de possibilités que ces techniques offrent. Je dirais qu’il y a un aspect assez ethnique puisque j’utilise des techniques anciennes Japonaises. Ensuite, je travaille beaucoup dans l’abstraction : j’essaie de tirer à l’abstraction ces motifs ethniques pour apporter quelque chose de nouveau, d’innovant. La couleur est toujours très texturée dans mes créations parce qu’il y a une profondeur due à toute la multitude de molécules qui teignent dans la teinture végétale. Donc on a plusieurs couleurs en une, ce qui apporte une texture.

De quoi êtes vous le plus fier dans votre travail ou votre cheminement?
JA: Quelque chose qui m’a rendu très fière dernièrement, c’est d’avoir eu un contrat avec la boutique MERCI (http://www.merci-merci.com/fr/) à Paris, qui est une référence quasi internationale. Ils m’ont fait une commande de foulards pour l’automne/hiver 2013 donc ils sont actuellement en boutique à Paris. Quant à ma confiance, elle s’est établie progressivement, mais surtout au courant de la dernière année avec mon cours au SAJE* (http://www.sajemontreal.com) qui m’a donné les outils pour me sentir vraiment comme une entrepreneure. C’est de là qu’a découlé le contrat avec MERCI, parce que j’avais les outils et la confiance pour pouvoir aborder les gens et savoir que j’avais un produit de qualité. C’est aussi mon produit, en quel j’avais confiance, qui m’a donné de l’assurance parce qu’il y a une qualité qui pouvait plaire. Après, le fait d’être reconnue par cette boutique-là, ça m’a vraiment validée et rassurée en quelque sorte. Après, je ne sais pas si j’ai envie de grossir beaucoup. Je me rends compte que les commandes comme ça, ça implique beaucoup de travail et de temps, et c’est beaucoup d’investissement aussi. Et étant donné que mon travail est très artisanal, il se prête peu à la reproduction en série. Les couleurs sont également difficiles à reproduire à l’identique. Je préfère donc, à l’avenir, aller vers des créations de plus en plus haut de gamme et travaillées.

*(n.d.r. programme gouvernemental de développement d’entreprise)

Quel est le type de projet qui vous stimule le plus?
JA: J’aime beaucoup faire des collaborations et j’ai envie d’en faire davantage. Je n’ai pas toujours le temps de les mener à bien mais j’ai envie de faire une collaboration avec mon amoureux pour faire des lampes. Ce serait des lampes en bois et tissu. On va essayer de développer ça pour 2014.

Que fait-il, cet amoureux?
JA: Il est charpentier.

Quel est l’aspect que vous voudriez que chaque designer ou artiste connaisse ou apprécie de votre produit?
JA: J’aimerais que les gens sachent le temps qu’on met à travailler en tant qu’artisan. Le temps qu’on met à faire quelque chaque chose… Que les gens puissent faire la différence entre quelque chose qu’ils peuvent acheter dans un magasin à grande surface, et quelque chose qu’ils vont trouver dans un salon comme le souk @ sat. Qu’ils puissent comprendre en touchant ou en parlant avec les créateurs le temps qu’on met à travailler et la passion nécessaire pour vouloir continuer à faire ce métier-là. Ce qui est difficile ce n’est pas tant la partie création, ce qui est difficile c’est ne pas avoir le temps de la création parce que quand on est entrepreneur, c’est beaucoup de gestion au final. C’est beau de nous imager dans notre atelier en train de nous amuser, mais en fait il y a beaucoup trop de temps passé à la gestion, à toutes les choses moins agréables. Si je pouvais faire juste de la teinture, et déléguer tout le reste, ce serait facile.

Combien de temps ça vous prend  travailler sur un foulard?
JA: Environ trois heures.

Est-ce que vous avez du mal à vous détacher des produits pour lesquels vous avez un coup de cœur lors de la création?
JA: Lorsque j’ai vraiment un coup de foudre, il y a des pièces que je garde. Mais si je pouvais je les garderai tous! Ce que je trouve difficile c’est que toutes mes créations sont uniques et qu’elles partent parfois trop vite. Je n’ai parfois pas le temps de les prendre en photo. C’est pour ça que j’en refais continuellement, pour remplir à nouveau mes boîtes.

Qu’est-ce qui vous inspire / vous influence?
JA: Ce qui m’inspire le plus, c’est vraiment la nature. Il y a tellement à aller chercher dans la nature : elle a tout pensé, elle a toutes les couleurs en elles, toutes les textures, c’est infini comme terrain d’exploration, comme terrain d’inspiration. C’est vraiment dans le végétal que je m’inspire le plus. Mais aussi dans le règne animal : il y a des pelages ou des ailes de papillon qui sont tellement fascinants que je pourrais rester des heures à regarder. C’est vraiment infini pour moi cette inspiration.

Quels personne(s) / artiste(s) / produit(s) vous ont inspiré le plus dans votre cheminement?
JA: Une femme qui m’a beaucoup inspirée, c’est India Flint, une artiste australienne qui travaille l’impression écologique : elle place directement les plantes contre le tissu pour créer des imprimés. C’est d’elle que j’ai vu les premières images qui m’ont fait me dire « ok, il faut vraiment que je fasse la teinture végétale ». Parce que j’avais des apriori, pour moi, comme pour beaucoup de gens, on ne pouvait obtenir que des teintes de beige, de gris, quelque chose d’assez plat. Dans ces photos d’elle que j’ai découvertes, il y avait un belle palette de tons vraiment très doux, très naturels. J’ai vraiment eu un coup de foudre et c’est donc elle qui m’a donné la piqûre.

Qu’est-ce qui vient en premier – le matériau ou l’idée du design?
JA: C’est souvent une image ou une texture qui m’inspire le motif, mais au final ce sont toujours mes outils de travail qui décident le résultat. Au fur et à mesure de mes recherches, les deux s’influencent pour enrichir mon travail.

Quels sont les outils dont vous ne pourriez vous passer?
JA: Je ne peux pas travailler sans un gros chaudron, un fer à repasser et des pinces.

Une couleur, une matière avec laquelle vous aimez le plus travailler et le pourquoi?
JA: Une couleur qui me passionne vraiment, c’est le bleu indigo. C’est un bleu qui ne résulte pas juste d’une décoction de plantes mais d’une alchimie, une fermentation en milieu alcalin. C’est un bleu vivant. Le bain peut rester vivant pendant vingt ans si on s’en occupe bien. C’est comme un petit animal qu’il faut nourrir. C’est vraiment magique. Le bleu indigo est extrait, par fermentation, des feuilles de l’indigotier qui vient souvent de l’Inde.

Quelles techniques utilisez-vous pour faire votre design/création?
JA: Je réalise des plis sur mon foulard pour ensuite le compresser avec des pinces ou du fil pour empêcher la couleur de passer pendant la teinture. Ce qui me plait le plus c’est l’étape de la teinture. Il y a également d’autres étapes qui prennent parfois plus de temps que la teinture elle-même…comme le nettoyage du tissu ou encore la couture de la bordure.

Avez-vous un thème ou une méthode avec lequel travailler, ou produisez-vous plus avec spontanéité?
JA: Je n’ai pas vraiment de méthode : j’y vais à l’instinct. Une découverte en amène une autre et ainsi de suite. Chaque pièce est vraiment unique.

Pourquoi avez-vous décidé /choisis de présenter vos produits au souk @ sat pour la première fois?
JA: Le souk, je savais que c’était vraiment le salon idéal pour que mes foulards soient appréciés à leur juste valeur. Avant Infuse, il y a eu d’autres choses. J’ai fait des bijoux, j’avais la ligne Pollen. Tout le monde me disait que c’était difficile de parvenir à faire le souk et moi -je n’avais même pas soixante broches – je suis arrivée au souk avec ça. Ce que j’ai beaucoup aimé quand je l’ai fait la première fois, c’était de rencontrer les designers et être vraiment dans ce microcosme de créateurs. C’est super stimulant. Ça fait un réseau vraiment solide. Quand on n’a pas de réseau et qu’on est tout seul dans son atelier, c’est vraiment difficile d’avoir la motivation et de savoir quels salons faire, dans quelles boutiques vendre, trouver les bons fournisseurs, trouver des bons sous-traitants. [Le souk] est vraiment un nid pour faire des contacts, et après c’est une occasion en or de rencontrer une clientèle cultivée et curieuse. C’était ça qui m’a plu. Avec Infuse, je savais que c’était là que je voulais être : aucun autre salon me correspondais autant.